Ces médecins de famille qui quittent le système public
Des médecins de famille, écrasés par les exigences de prise en charge des patients et par les tâches hospitalières, décident de délaisser le système public au profit du privé. Au moment où le Collège des médecins suggère au gouvernement Legault d’empêcher la désaffiliation des médecins de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), certains omnipraticiens croient qu’il faut au contraire revaloriser la profession plutôt que d’ajouter d’autres règles. Manon Duchesne est originaire de Rouyn-Noranda. Elle compte parmi les quatre médecins de famille désaffiliés de la RAMQ en Abitibi-Témiscamingue en date du 12 février 2025. Pourtant, elle a pratiqué dans le réseau public pendant plus de 15 ans, à La Sarre et à Rouyn-Noranda, avant de transformer son entreprise, la Clinique médicale Évain, en clinique privée, en 2024. Sa situation familiale ayant changé, elle ne peut plus assumer les gardes obligatoires que lui impose le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Abitibi-Témiscamingue. La clinique privée Évain offre plusieurs services, notamment de médecine générale. Photo : Radio-Canada / Alex Perreault C'est une grande déception. Moi, j'avais 2100 patients à ma charge. C’est un crève-cœur, parce que ces gens-là, la majorité se retrouve sans médecin de famille. C’est en octobre 2024 que la Dre Manon Duchesne annonce à ses patients qu’elle passe au privé. Jeune mère de famille, l’omnipraticienne Lincey St-Amant, de Val-d’Or, ouvrira sa clinique privée l’automne prochain. Actuellement en congé de maternité, elle ne se voyait pas réintégrer un système qui oblige les médecins de famille à voir un certain nombre de patients, dans un délai prescrit. L’omnipraticienne Lincey St-Amant, de Val-d’Or, ouvrira sa clinique privée prochainement. Photo : Gracieuseté Elle raconte aussi avoir côtoyé des collègues médecins qui ont souffert de dépression ou d’épuisement professionnel. On a tellement une pression sociale que le médecin doit tout donner à la société parce qu’on a un contrat social, mais on en oublie l’être humain qui est derrière ce rôle-là. C’est pourquoi Lincey St-Amant a décidé de se tourner vers le privé. Elle espère que sa clinique permettra aux patients qui n’ont pas de médecin de famille d'avoir accès à des soins de première ligne dans la Vallée-de-l’Or. Ces deux femmes médecins reviendront-elles dans le secteur public si le gouvernement va de l’avant avec l’interdiction de la désaffiliation? Des médecins de famille se sentent écrasés par les exigences de prise en charge de patients et les tâches hospitalières, et se tournent vers le privé. (Photo d'archives) Photo : Shutterstock / Xixinxing La Dre Lincey St-Amant abonde dans le même sens. L’histoire de la Dre Manon Duchesne
Ça n’a pas été un cheminement, ça a été une obligation
, explique-t-elle.
Au niveau familial, il est arrivé plein de choses et je ne pouvais plus assumer des gardes de 24 heures, sept jours. C’est difficile de trouver quelqu’un pour prendre soin de la famille 24 heures, quelqu’un de fiable. En même temps, quand on est de garde, on sait quand on part, mais on ne sait pas quand on revient
, raconte-t-elle.J’ai fait beaucoup d’efforts pour minimiser l’impact et j’en fais encore. Je ne crois pas réintégrer un système [où il] est encore plus difficile [de] travailler. Pour l’instant, mon désir, c’est d’offrir un service, ce que j’ai toujours voulu faire, que ça soit à l’intérieur ou à l’extérieur du réseau
, explique-t-elle.Nouveau départ pour la Dre Lincey St-Amant
Ce n’est pas sans émotion et sans deuil, cette décision-là
, confie-t-elle.
Je vivais de l’angoisse par rapport au retour au travail. Je n’étais pas quelqu’un qui vivait de l’anxiété comme ça. Je me suis demandé : “Pourquoi je me sens comme ça?” C’est là que j’ai réalisé que j'allais retomber dans la rapidité, la folie du réseau. J’avais envie de voir mes enfants grandir et de sentir un équilibre dans ma vie
, explique-t-elle.J’ai essayé, avant de prendre ma décision, de mettre mes limitations. C’est difficile même par rapport à nos pairs, tellement la pression est là, venant d’en haut. Les multiples tâches qu’on doit faire. Souvent, soit on a des jugements ou même des menaces.
Un retour dans le système public?
Si on m’oblige à retourner dans un système [où] il va falloir que je fournisse encore tous les efforts, arriver à fournir ce qu’il demande comme exigences, je ne pense pas rester au Québec
, répond la Dre Manon Duchesne.
Moi, je ne pense pas que d’empêcher les gens de faire quelque chose va nécessairement augmenter leur participation. Je pense que de favoriser le travail de médecin, que ça soit plus facile de travailler et d’aider les gens, je pense qu’avec ça, on va augmenter l’offre de service
, ajoute-t-elle.Moi, je pense que ce n’est pas l’avenue. C’est tellement rendu difficile, les conditions de travail, avec des menaces, des exigences, des lois, des taux de rendement qu’on doit avoir. D’imposer encore plus [de contraintes] avec une loi comme ça, c’est encore plus de la coercition, qui fait que ce n’est pas attirant du tout de travailler dans un milieu comme ça
, conclut la docteure.
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