La formation des infirmières victime des compressions budgétaires de Québec
Dans les derniers mois, plusieurs étudiantes en soins infirmiers ont signalé à leurs professeurs avoir plus de difficulté que prévu à se trouver un externat dans un établissement de santé, explique Hélène Bailleu, directrice générale du Cégep Édouard-Montpetit, situé à Longueuil. Elles se retrouvent le bec à l’eau à la dernière minute. On fragilise leur parcours. Elles vivent énormément de déception, d’incertitude et d’inquiétude en ce moment. Après avoir terminé une certaine portion de leur formation, deux ans au cégep ou un an à l’université, les étudiantes en soins infirmiers obtiennent le statut d’externe, qui leur permet d’être embauchées en milieu de soins et de poser certains actes réservés sous supervision. La directrice générale du Cégep Édouard-Montpetit, Hélène Bailleu, est inquiète pour certaines de ses étudiantes en soins infirmiers. Photo : Courtoisie du Cégep Édouard-Montpetit L’externat n’est pas obligatoire dans le cursus des programmes au même titre que les stages. Mais bon an mal an, une proportion significative des étudiantes s’en prévalent. De 30 % à 40 % des étudiantes en soins infirmiers du Cégep Édouard-Montpetit font chaque année un externat. C’est un programme qui a fait ses preuves, notamment en matière de persévérance scolaire, affirme avec conviction Hélène Bailleu. Le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), Luc Mathieu, abonde dans le même sens : La PDG de la Fédération des cégeps Marie Montpetit critique la décision de certains CISSS d'imposer des restrictions au recours d'externes en soins infirmiers. Photo : Radio-Canada / Paul-André St-Onge L’externat, c’est tout le monde qui y gagne, les étudiants et la population. Et à l’heure actuelle, tout le monde y perd. À la demande du réseau de la santé, le programme d’externat a été élargi par l’OIIQ à l’ensemble de l’année en 2023, alors qu’il était auparavant restreint à l’été. Or, certains centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) tendent à revenir à la formule précédente, n’offrant que des contrats d’externat pendant la période estivale, au grand dam de tous les intervenants interrogés par Radio-Canada. La Fédération des cégeps a identifié des cas d’étudiantes affectées par cette situation dans une douzaine d’établissements d’enseignement collégiaux, en Montérégie, en Outaouais et en Estrie. Elle explique qu’il s’agit de décisions locales qui n’émanent pas d’une directive de Santé Québec. Mais la situation n’en est pas moins problématique, selon elle. Mme Bailleu du Cégep Édouard-Montpetit déplore que les directions des cégeps n’aient reçu aucune communication à ce sujet de la part des centres intégrés de santé. La situation touche aussi des étudiantes en soins infirmiers de l’Université de Sherbrooke, en Estrie. Charles Bilodeau, responsable de la partie universitaire du consortium DEC-Bac Estrie-Montérégie-Beauce, estime que toutes les étudiantes qui le veulent pourront se trouver une place en externat, mais parfois pour une durée limitée ou bien avec un horaire à temps partiel. Le professeur en sciences infirmières de l'Université de Sherbrooke Charles Bilodeau ne comprend pas que des établissements de santé choisissent de se priver d'externes qui permettent d'alléger la tâche des équipes de soins. Photo : Université de Sherbrooke / Mathieu Lanthier C’est très décevant. Parce qu’on le constate, celles qui ont fait un externat ont un meilleur jugement clinique. On va compromettre la qualité de la formation de la relève. Radio-Canada a contacté cinq CISSS et CIUSSS de la Montérégie, de l’Estrie et de l’Outaouais pour leur demander s’ils avaient effectué des modifications à leur programme d’externat en soins infirmiers. Trois reconnaissent que des changements ont été apportés sur le plan de l’accueil d’externes. Au CIUSSS de l’Estrie, on indique avoir choisi de ramener le programme d’externat en soins infirmiers à la saison estivale seulement. Au CISSS de l’Outaouais, les externats ont aussi été suspendus entre janvier et juin, dans le but de Au CISSS de la Montérégie-Ouest, on affirme qu’une La Fédération des cégeps a interpellé le ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé ainsi que la ministre de l’Enseignement supérieur Pascale Déry à ce sujet. On voudrait qu’une directive claire soit envoyée sur le terrain pour demander que ces externats soient remis en place. Pour lui, il y a quelque chose de paradoxal dans le fait de limiter l’accès aux externats, alors que les établissements de santé et les décideurs répètent qu’il faut mieux intégrer les étudiants au moment de leur entrée dans la profession infirmière. Il est conscient que le réseau de la santé est sous pression depuis la directive de Santé Québec de resserrer les dépenses en raison d’un manque à gagner de 1,4 milliard de dollars. Mais pour lui, on cherche au mauvais endroit pour faire des économies. Le président de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Luc Mathieu Photo : Gracieuseté OIIQ C’est absurde de faire ça! C’est une solution d’aujourd’hui pour générer des problèmes demain. La situation actuelle est discordante par rapport au manque de personnel criant dans le réseau de la santé, renchérit Marie Montpetit, de la Fédération des cégeps, qui craint par surcroît une démotivation et un risque de décrochage pour certaines étudiantes impliquées. L’ancienne ministre libérale trouve aussi illogique de voir des restrictions s’abattre sur les programmes d’externat, alors que le gouvernement Legault lutte contre le recours aux agences privées en santé. Interpellée par Radio-Canada, Santé Québec indique que les décisions d'embauche des externes sont en effet prises par chacun des établissements. L'organisation assure que Santé Québec reconnaît qu'on observe depuis septembre 2024 une diminution du nombre d'externes embauchés comparativement aux années précédentes. Avec 1868 embauches prévues cet été, Le ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel De son côté, le cabinet du ministre de la Santé Christian Dubé déclare : Certaines sont refusées, d’autres ont vu leurs heures de travail réduites ou bien elles ne trouvent une place que pour la période estivale
, signale-t-elle. Le programme d’externat est extrêmement important parce qu’il fait le trait d’union entre la formation et l’introduction à la profession en soins infirmiers
, résume Mme Bailleu. 
Les externats, gagnants pour tout le monde
Avec l’externat, les étudiantes développent très tôt des réflexes [utiles à leurs tâches professionnelles futures], un sentiment d’appartenance au réseau de la santé, et ça les prépare en vue de leur examen final d’admission à la profession
, détaille-t-elle. Ça permet aux étudiantes non seulement de consolider leurs connaissances, mais aussi de donner un coup de main dans le réseau de la santé.
C’est une belle mesure de rétention, renchérit Marie Montpetit, présidente-directrice générale de la Fédération des cégeps. On leur donne l’occasion d’intégrer leur futur milieu de travail, de rencontrer des collègues, au lieu de travailler en restauration pendant l’été.

Des étudiantes d’une douzaine de cégeps et d’une université touchées
Certains CISSS et CIUSSS ont pris cette décision qui touche les étudiantes de plusieurs cégeps de différentes régions
, lance sa PDG Marie Montpetit. On a vraiment appris ça du terrain, des professeurs et des étudiantes. Et là, on comprend que ces différentes décisions locales font en sorte qu’il y a une iniquité entre les régions quant au parcours des étudiantes
, dénonce-t-elle. 
Il y a des préoccupations par rapport à la précarité financière de nos personnes étudiantes, parce qu’elles dépendent de ce revenu-là pour soutenir leur formation
, explique M. Bilodeau. Une décision d’ordre budgétaire, reconnaissent certains CISSS
En janvier 2025, dans un souci de respecter le budget, mais également parce que les besoins des équipes durant la pandémie ne sont plus les mêmes qu’aujourd’hui, nous avons repris le programme initial de 10 semaines au cours de l’été
, indique-t-on. Cette mesure leur permet d’économiser trois millions de dollars. ne pas creuser plus loin le déficit budgétaire actuel de l’organisation
. Cette décision est intervenue dans le cadre du retour à l’équilibre budgétaire
, écrit-on. Le programme d’externat durant la saison estivale reprendra pour une période de sept semaines à la mi-juin. réorganisation du programme a eu lieu
. Deux périodes d’affectation des externes sont prévues, soit la période estivale et la période des Fêtes
, détaille-t-on. Aux CISSS de la Montérégie-Est et de la Montérégie-Centre, on déclare que rien n’a changé quant à leur programme d’externat. Incohérence et vision à court terme dénoncées
Personne ne penserait à couper dans l’externat en médecine parce qu’on cherche des sous dans le réseau de la santé!
lance Luc Mathieu, le président de l’OIIQ, qui dénonce fermement la situation. 
On coupe selon une logique budgétaire à court terme, alors qu’on devrait plutôt regarder ça dans une perspective économique et se dire qu’on investit dans la préparation des infirmières et des infirmiers de demain
, poursuit-il. C’est incohérent pour ces étudiantes qui se font dire qu’on n’a pas besoin d’elles alors qu’il y a une pénurie de main-d'œuvre criante dans le réseau de la santé
, dénonce-t-elle. Réaction de Santé Québec
les ajustements dans le nombre d'externes employés n'ont pas eu d'effets sur la formation de ceux-ci
.le nombre total d'externes employés par Santé Québec sera comparable à celui des années antérieures
, estime la société d'État. 
Ce qui nous importe, c’est qu’il n’y ait pas d’impacts négatifs sur la formation des étudiantes en soins infirmiers. C’est ce que Santé Québec nous confirme et nous la laissons gérer l’organisation des services avec les établissements.
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